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Marianne Parmentier

Il faut dire que c’était un beau coffret de bois blond qui avait l’air très professionnel. Il contenait une palette et des tubes de gouache… la peinture à l’huile, parait-il, c’est plus difficile…

A quinze ans, comme maintenant, je rêvais de pinceaux et de couleurs, de crayons extraordinaires… Et ma seizième année allait être décisive à bien des égards, bien peu de choses importantes me sont advenues sans découler directement de cette seizième année… à vrai dire, au cours de cette année, tout s’est joué…
Et je l’ai donc commencée avec cette boite vernie qui m’intimidait et qui contenait en pagaille, envies, projets et promesses.

A dix-huit ans, je suis entrée en arts plastiques. Les tubes de gouaches avaient vécu. Je les ai remplacés par mes tubes de peinture à l’huile. De la peinture à l’huile, je n’ai aimé que les noms sur les tubes. L’acrylique restait confidentielle, c’est dommage…

 

A vingt ans, j’entrais dans l’enseignement et j’étais résolue à ne pas aborder la peinture à l’huile. J’ai rangé la boite au fond d’une armoire.
Pour ranger les outils de « Madame de dessin », j’ai adopté une trousse… en quelques années trop remplie.
Je suis passée à la taille supérieure et j’ai ajouté quelques feutres noirs… quelques années encore et cette trousse s’est encore avérée trop étroite.
J’en ai trouvé une que j’ai espérée définitivement trop grande. J’avais tort : les Rotring étaient entrés dans ma vie et dans ma trousse, ils faisaient exploser les deux.

 

J’étais dans la trentaine. Je me suis souvenue de ma boite de peintures.
Je l’ai sortie de l’armoire. J’ai viré les tubes, le flacon d’huile de térébenthine, … ils existent toujours, inchangés, dans une autre boite…
Le coffret de bois gardait quelques traces de ses vies antérieures, quelques taches, un peu de patine, la mention AP pour arts plastiques à côté de mon nom dans le couvercle… ce n’était plus exactement la boite de mes quinze ans, mais les envies, les projets et les promesses étaient toujours dedans. Elle était comme moi, exactement…
Je l’ai adoptée comme plumier. Mes Rotring y tenaient à l’aise. Au début, elle étonnait. Il faut dire qu’elle prenait une place considérable sur ma table de travail. Elle est devenue un peu mon ambassadrice, elle me servait d’insigne, d’enseigne…
Au fil du temps, elle a abrité, outre les crayons – dont un sauvage - et les stylos, deux compas, des porteplumes à l’ancienne, une boite de plumes, des gommes variées, un vaporisateur à bouche, un compte-fil, des outils mystérieux, quelques photos et cent brimborions qui fascinaient mes élèves. L’une d’elles avait d’ailleurs ajouté son nom, au marqueur indélébile, sur le bord intérieur de la boite… le nom a fini par s’effacer, mais pas de ma mémoire… Dolorès…
Les coins ont souffert. Les charnières ont cédé et ont été mille fois rafistolées, les fermoirs de malle des Indes se sont cassés. Qu’importe, un élastique est venu la fermer…
Ma fille Manu a décidé de m’emboiter (mot choisi à… dessein) le pas et a formulé le vœu d’avoir, elle aussi, une boite de pro… Mais une génération avait passé et j’ai eu bien des difficultés à lui trouver un coffret semblable et susceptible de durer… Sa boite, teintée acajou, vernie, embijoutée de toute une quincaillerie rutilante l’a un peu déçue… elle était trop neuve, trop brillante, trop parfaite, elle ressemblait à un yacht bien briqué… elle n’avait pas l’air vraie…
Mais comme ce n’est pas d’hier, la boite de Manu s’est humanisée, elle aussi. Elle a enfin l’air vrai…

 

Quelques années encore et, devant ma boite qui faisait de la résistance, j’ai juré qu’elle tiendrait jusqu’à la fin de ma carrière.

 

Aujourd’hui, 1er mai 2012, l’engagement mutuel a été respecté.
Mon plumier a tenu le coup. Moi aussi.
Et nous sommes tous les deux pareils, exactement. Nous avons vécu. Nous portons les traces de mille aventures qui nous ont laissé des coups et des griffes, les caresses du temps nous ont patinés. 
Mais parce que je suis restée, à bien des égards, ce que j’étais à quinze ans, il reste dans ma boite, en pagaille, des envies, des projets et des promesses. Je renouvelle notre bail.

 

Encore un effort, joli coffret verni de mon adolescence… nous avons des années de collaboration et de complicité devant nous. Je n’envisage plus de te ranger au fond d’une armoire. Ne t’avise pas de me lâcher en route !
Entre toi et moi, c’est à la vie, à la mort…

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